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La pandamania, un phénomène d’hallucination collective

La pandamania, un phénomène d’hallucination collective

Un panda, ça mange, ça dort et, un ou deux jours par an, ça tente – souvent en vain – de se reproduire. Alors, pourquoi s'est-on entiché de ces animaux-là ?Depuis que la presse a été informée de la grossesse de Huan Huan, la femelle panda du zoo de Beauval, les journalistes sont sur les dents et le feuilleton de son accouchement a tenu en haleine la France entière. Selon la direction du zoo, près de 26 millions de personnes ont suivi la naissance de Mini-Yuan Zi sur les réseaux sociaux.

Cette pandamania est-elle bien raisonnable ? Non, affirme haut et fort le site Slate.fr, qui, surfant habilement sur le phénomène, a republié ce jour l'article assassin publié en 1999 par David Plotz, un journaliste américain, à l'occasion de la mort de Hsing Hsing, le panda géant prêté naguère par le gouvernement chinois au zoo de Washington. Le mâle Hsing Hsing et une femelle, Ling Ling, s'étaient installés en villégiature dans la capitale américaine en 1972, déchaînant l'enthousiasme des foules : « Plus de 60 millions de personnes avaient rendu visite [à Hsing Hsing] durant sa détention à perpétuité au zoo de Washington », écrit David Plotz en guise d'oraison funèbre à l'animal.

 Les pandas n'ont pas un mauvais fond, c'est encore pire : ils n'ont pas de fond du tout. 

Pourtant, assure-t-il, la pandamania est absolument dénuée de fondement. Certes, l'animal a une bonne tête, mais c'est tout ! « Les pandas n'ont pas un mauvais fond, c'est encore pire : ils n'ont pas de fond du tout. Ce sont les animaux les plus emmerdants que vous puissiez imaginer. Ils sont profondément antisociaux et détestent les interactions, que ce soit avec des humains ou leurs congénères », écrit-il, avant de les traiter de « mollusques à poils ». Au final, se souvient-il, alors qu'il est allé petit garçon un nombre incalculable de fois rendre visite à Hsing Hsing et Ling Ling, il n'a jamais vu autre chose que de grosses peluches noires et blanches mâchouiller du bambou ou dormir. D'un ennui mortel !

Une chronique sacrilège et assez hilarante qui pose tout de même la question du comportement de l'animal en captivité et de ce que les visiteurs en attendent. En effet, certes, un phoque ou un chimpanzé semblent plus interactifs qu'un panda géant, mais est-ce bien cela que l'on doit attendre d'un animal, fût-il en cage ? David Plotz en est bien conscient, il souligne souvent dans son article que les ursidés ont pu avoir derrière leurs barreaux des comportements plus névrotiques que dans leur habitat naturel. Ainsi quand Ling Ling s'est introduit des pousses de bambou dans l'urètre ou quand elle s'en est prise à l'un de ses soigneurs en le mordant à la cheville.

Intriguée, nous avons interrogé Jérôme Pouille, créateur du site Panda.fr, passionné devenu spécialiste du panda géant dans l'Hexagone

Le Point.fr : Connaissons-nous suffisamment les pandas en milieu naturel pour mesurer les conséquences de la captivité sur leur comportement ?

Jérôme Pouille : Absolument. Il existe 1 864 pandas sauvages, un chiffre récent qui ne tient pas compte des jeunes de moins d'un an et demi. Plusieurs études ont été menées et nous avons suffisamment de données pour mesurer l'influence de la captivité.

Les difficultés de reproduction du panda dont la presse a parlé sont-elles dues à la captivité ?

En partie, oui. Il est évident qu'une espèce qui ne parviendrait pas à se reproduire dans la nature disparaîtrait. Il faut savoir que, comme les ours, le panda est solitaire à l'état sauvage. Les individus ne se rencontrent que pour se reproduire et la femelle est féconde seulement un ou deux jours par an. La rencontre et le fait que la femelle accepte le mâle supposent qu'il y ait eu auparavant communication, via les odeurs et les cris. En zoo, les animaux sont dans des enclos séparés, c'est évidemment difficile d'imiter la communication préalable à la rencontre. C'est pourquoi l'accouplement sans recours à l'insémination est si difficile. Mais on comprend mieux désormais et on essaie de favoriser ces interactions. On change les animaux d'enclos, par exemple. En Chine, où les pandas en captivité sont plus nombreux, il y a davantage d'accouplements.

 Manger, dormir, se reproduire, c’est en résumé l’activité de tout être vivant qui ne se préoccupe pas, comme l'homme, d’être utile ou productif. 

Il semble que le panda soit plutôt contemplatif et, finalement, en dehors de son pelage pittoresque, peu spectaculaire.

C'est vrai. Dans la nature comme au zoo, il a essentiellement trois activités : d'abord, se nourrir, ce qui lui prend un temps considérable. Le panda ne mange que du bambou, qui est peu énergétique. Il doit donc en manger beaucoup. Il doit ensuite se reposer et enfin se reproduire, et donc, pour la femelle, prendre en charge le petit. Manger, dormir, se reproduire, c'est en résumé l'activité de tout être vivant qui ne se préoccupe pas, comme l'homme, d'être utile ou productif. Ce qui est un peu différent en zoo, c'est que le panda est nourri et n'a pas à se préoccuper de la recherche de sa nourriture. Il se déplace moins, se dépense moins et, du coup, se nourrit un peu moins… Résultat, il pourrait avoir du temps en trop et s'ennuyer en quelque sorte. Cela peut engendrer des comportements anormaux qu'on nomme « stéréotypés », par exemple tourner en rond. C'est pourquoi on tente d'enrichir son environnement en cachant de la nourriture dans une boîte ou un coin de l'enclos. Ça l'occupe…

Un panda peut-il être violent ?

Non, il vit tout seul, contre qui pourrait-il s'exercer cette violence ? Éventuellement un soigneur, mais c'est excessivement rare et ça vient le plus souvent d'une imprudence humaine.

Jamais un panda ne s'en prend-il à un semblable ?

Si, cela peut arriver lors de la tentative d'accouplement. Parfois, la femelle refuse le mâle, qui, du coup, peut chercher à la contraindre. En zoo, les soigneurs interviennent.

 Finalement, le panda, par son comportement, s’adapte plutôt bien à la captivité. 

Et contre des visiteurs ?

C'est là aussi très rare. C'est arrivé en Chine que des visiteurs ivres franchissent les grilles ou que certains soient blessés en voulant se prendre en photo dans l'enclos !

Mettre des pandas dans des zoos, alors que l'espèce compte près de 2 000 individus à l'état sauvage et semble moins menacée, est-ce bien raisonnable ?

Je comprends ce débat, il est tout à fait légitime. Moi aussi, souvent, je suis mal à l'aise dans un zoo. Il y a plusieurs choses à dire. D'abord que le panda, finalement, par son comportement, s'adapte plutôt bien à la captivité. Il vit sur un petit territoire, n'a pas besoin de beaucoup se déplacer, contrairement aux lions par exemple. Ensuite, le zoo a un rôle pédagogique important, pour éduquer le public à la conservation de l'espèce et de son habitat naturel. Beauval insiste beaucoup là-dessus. En quelque sorte, il met en place un cercle vertueux entre l'émotion ressentie en voyant l'animal en vrai, ce qui amène à mieux le connaître et à vouloir le protéger. Le zoo permet aussi de mener des études scientifiques que l'on ne pourrait pas mener dans la nature, des études qui permettent une meilleure gestion des habitats, y compris sauvages. Il permet aussi de développer du mécénat. Enfin, l'intérêt pour le panda et sa cause bénéficie aux autres espèces qui vivent dans son habitat naturel. En protégeant ce dernier, on protège toute la biodiversité qui s'y trouve.

Jonathan Maillard

août 12th, 2017

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