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Plus que le Mercosur, c’est le Brésil, géant mondial de l’agriculture, qui fait peur aux Européens: et c’est grâce à Embrapa, un institut public créé sous la dictature militaire

Écrit par sur décembre 18, 2025

En un peu plus de 20 ans, à force de recherche et d’innovation — mais aussi grâce à un recours massif aux engrais et aux pesticides — Embrapa va inventer une agriculture tropicale permettant des rendements colossaux sur des terres longtemps réputées inexploitables. Voilà l’histoire du laboratoire brésilien Embrapa, devenu au fil du temps un instrument géopolitique, dont le modèle est aujourd’hui exporté dans des pays du Sud global.

Au Conseil européen, on se déchire sur l’accord Mercosur : quotas de bœuf, soja, standards environnementaux. Avec en toile de fond, cette crainte que le Mercosur inonde l’Europe de ses produits et mette à bas l’agriculture européenne.Plus que le Mercosur, c’est le Brésil qui concentre les crainte. Car le pays est devenu en un demi-siècle un géant de la production agricole à l’efficacité redoutable.

À l’origine du miracle agricole brésilien, un institut public: Embrapa, créé sous la dictature militaire au début des années 1970, et chargé de rendre exploitables les terres acides du centre du pays.

En 1973, le régime militaire brésilien dote le ministère de l’Agriculture d’un véritable bras armé scientifique: Embrapa pour Empresa Brasileira de Pesquisa Agropecuária (Société brésilienne de recherche agricole).L’idée est de réunir des centaines d’ingénieurs agronomes, souvent formés dans les meilleures universités aux États-Unis et en Europe, au sein d’un organisme public doté de moyens importants. Embrapa est pensée comme un outil stratégique de long terme, à l’image d’autres grands projets industriels nationaux lancés à la même époque, comme Embraer dans l’aéronautique.

Sa mission est claire: développer une forme de “révolution verte” adaptée aux conditions tropicales.

À l’époque, le Brésil n’est pas autosuffisant sur le plan agricole. Le pays connaît encore des niveaux élevés de malnutrition, notamment dans les zones rurales les plus pauvres. Dans un contexte de crise économique et de tensions sociales, les autorités militaires voient l’agriculture comme un levier de stabilité politique et de puissance nationale.Le Cerrado, laboratoire du miracle agricole tropical

Le terrain d’expérimentation d’EMBRAPA sera le Cerrado: une immense savane tropicale située au cœur du Brésil, couvrant près d’un quart du territoire national, longtemps jugée inexploitable en raison de sols très acides, pauvres en nutriments.

Les chercheurs d’EMBRAPA vont y mener une véritable révolution scientifique. Ils sélectionnent et croisent des variétés pour créer des sojas “tropicaux”, capables de produire sous faibles latitudes, avec des jours plus courts et des températures élevées.

Ils développent aussi des techniques de chaulage à grande échelle: l’épandage massif de calcaire broyé pour corriger l’acidité des sols. Cette approche, théorisée et expérimentée dès les années 1950-1960 par l’agronome américain Andrew Colin McClung, va rendre le sol plus accueillant pour les plantes. Résultat: ces sols deviennent cultivables pour le soja, le maïs et les pâturages. Ce sera un point de bascule.

Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, le Cerrado produit environ la moitié du soja brésilien et concentre une majorité du cheptel bovin du pays.

Ces innovations agricoles ont profondément transformé les sols et ont contribué à faire du Brésil une puissance agricole et géopolitique majeure.
Le pays est aujourd’hui le premier exportateur mondial de soja (environ une cargaison sur deux échangée dans le monde provient du Brésil) et le premier exportateur mondial de viande bovine, dont la Chine est devenue le principal client.

EMBRAPA, arme diplomatique du Sud global

Dans les années 2000, le président brésilien Lula va s’appuyer sur EMBRAPA pour diffuser l’expertise agricole brésilienne auprès des pays du Sud. L’objectif est clair: convaincre que, grâce à la science et à l’innovation tropicale, d’autres régions du monde peuvent à leur tour réussir leur propre “Cerrado”.

Cette coopération agricole est devenue un axe structurant de la diplomatie Sud-Sud du Brésil. L’Agence brésilienne de coopération mobilise EMBRAPA pour renforcer l’influence du pays en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient.

En mai dernier, le ministre brésilien de l’Agriculture et de l’Élevage, Carlos Fávaro, annonçait le renforcement de la présence d’EMBRAPA en Afrique, avec de nouveaux projets dans plusieurs pays:

“Notre partenariat avec les pays africains est stratégique. Nous sommes confrontés à des défis similaires en matière d’agriculture tropicale et, ensemble, nous pouvons renforcer les systèmes de production, stimuler la croissance économique et lutter durablement contre la faim.”

La dépendance brésilienne aux multinationales de l’agro-industrie

Pour produire sur ces sols brésiliens naturellement pauvres du Cerrado, il faut énormément d’intrants — c’est-à-dire des engrais, des pesticides et des semences industrielles. Résultat: le Cerrado est aujourd’hui identifié comme la région agricole la plus dépendante aux intrants au Brésil.

Ce modèle profite largement aux grandes multinationales de l’agro-industrie. Autrement dit, le Brésil est devenu une superpuissance agricole, mais au prix d’une forte dépendance aux marchés mondiaux des engrais et des semences, ce qui rend sa souveraineté agricole particulièrement exposée aux chocs géopolitiques.