« Un risque particulièrement grave » : comment le blocage des engrais dans le détroit d’Ormuz menace l’agriculture mondiale
Écrit par Jonathan PIRIOU sur mai 18, 2026
L’Iran bloque depuis plusieurs mois le détroit d’Ormuz, par lequel transitent habituellement des fertilisants dont dépendent les agricultures de nombreux pays, notamment en Afrique et en Asie.« Nous avons quelques semaines pour éviter ce qui sera probablement une crise humanitaire majeure », a alerté Jorge Moreira da Silva, chef d’un groupe de travail de l’ONU chargé de libérer le passage des engrais dans le détroit d’Ormuz, lundi 11 mai. Car, en plus des produits pétroliers et gaziers, les fertilisants produits par les pays du golfe Persique sont aussi bloqués depuis plus de deux mois.
L’ancien eurodéputé portugais estime que « nous pourrions assister à une crise qui plongera 45 millions de personnes supplémentaires dans la faim ».L’Iran bloque en effet ce point de passage stratégique en représailles à la guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël le 28 février. Il y transite habituellement « un tiers du commerce mondial d’engrais transporté par voie maritime », soit près de 16 millions de tonnes. La région du golfe Persique en est l’une des principales productrices au monde : elle fournit notamment « 30 à 35 % des exportations mondiales d’urée », l’engrais le plus utilisé au monde, et environ « 20 à 30% des exportations d’ammoniac », selon une note de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture(Nouvelle fenêtre) (FAO).
Si les navires convoyant ces ressources à travers le monde sont bloqués, les sites de production eux-mêmes ont été touchés par la guerre : la raffinerie qatarienne de Ras Laffan et sa fabrique d’ammoniac ont ainsi été frappées le 2 mars. Des usines ont suspendu ou réduit leur production aux Emirats arabes unis, en Arabie saoudite, en Iran, en Jordanie et au Qatar.
Des matières premières manquantes
Le golfe Persique est aussi un point de passage de matières premières, comme le soufre et l’ammoniac, qui permettent à d’autres pays de fabriquer leurs propres engrais. C’est le cas du Maroc, de la Tunisie, ou encore de l’Afrique du Sud, qui ont donc dû réduire leur production depuis le début du conflit. Le gaz naturel liquéfié, dont 20% du commerce mondial émane des pays du Golfe, est aussi « la principale source d’énergie pour la production d’ammoniac, composant de base de tous les engrais azotés », ajoute l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires(Nouvelle fenêtre) (Ifpri).
Résultat : « En Inde, certains producteurs d’urée ont commencé à réduire leur production » et « au Pakistan, l’alimentation en gaz de certaines usines d’engrais a été suspendue », signale la Direction générale du Trésor française(Nouvelle fenêtre).
« Contrairement au pétrole, il n’existe pas de réserve stratégique coordonnée au niveau international pour les engrais. Lorsque l’approvisionnement est perturbé, il le reste », note Jaron Porciello, chercheuse à l’université Cornell (Etats-Unis), sur le site The Conversation(Nouvelle fenêtre).
Face à ces bouleversements de l’approvisionnement mondial en engrais, quels sont les pays les plus touchés et vulnérables ? Pour répondre à cette question, David Laborde, directeur de la division de l’économie agroalimentaire à la FAO, propose d’en poser trois autres : « Est-ce que le pays utilise beaucoup de fertilisants ? Ces fertilisants sont-ils importés ? Ces importations viennent-elles du Golfe ? » La région est un fournisseur clé pour de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.
Baisse des rendements
« De nombreuses économies africaines dépendent fortement des engrais importés des producteurs du Golfe », souligne la FAO. Le Soudan y importe ainsi 54% de ses engrais, la Tanzanie 31%, la Somalie 30%, le Kenya 26% et le Mozambique 22%, d’après l’ONU(Nouvelle fenêtre). « Le Malawi est un des pays africains qui utilise le plus d’engrais. Il dépend quasiment à 100% des importations, dont 60% viennent du Golfe », ajoute David Laborde.
L’enjeu sur le continent est énorme : le secteur agricole est « dominé par de petits exploitants agricoles dont la capacité à absorber la hausse des coûts des intrants ou les perturbations de l’approvisionnement est limitée », note la revue Le Grand Continent(Nouvelle fenêtre).
Les pays d’Asie figurent aussi parmi les plus durement touchés. La Jordanie importe 79% de ses engrais du golfe Persique, le Bangladesh 53%, le Sri Lanka 36%, le Pakistan 27%. Quant à l’Inde et la Chine, elles importent environ 20% chacune de leurs engrais, expose l’ONU. Leur situation est d’autant plus à risque que ces pays pratiquent une agriculture intensive, appliquant de grosses quantités d’engrais par hectare.
« Des livraisons retardées ou insuffisantes pourraient se traduire par une baisse des rendements des cultures de base, telles que le riz, le blé et le maïs, plus tard dans l’année, craint la FAO. Cela représente un risque particulièrement grave pour les régions densément peuplées d’Asie, où ces cultures constituent l’essentiel de la consommation alimentaire et sont essentielles à la sécurité alimentaire. »
Des conséquences sur les marchés mondiaux
Les experts citent encore le Brésil, grand exportateur de soja, de maïs et de sucre, qui s’approvisionne dans le Golfe pour un cinquième de ses engrais. « Si les agriculteurs brésiliens réduisent leur utilisation d’engrais, les rendements agricoles baisseront inévitablement », avec des conséquences sur les marchés alimentaires mondiaux, s’inquiète la FAO.Outre la disponibilité des engrais, leur acheminement pose aussi question. L’agriculture dépend du carburant, lui aussi bloqué en partie dans le détroit d’Ormuz, pour faire tourner ses tracteurs, importer ses semences, envoyer ses récoltes sur les marchés… « La guerre au Moyen-Orient affecte notre capacité à produire de la nourriture, à la transformer, la déplacer, ou, comme en Inde où la population utilise le gaz naturel, la cuisiner », détaille David Laborde. A ceci s’ajoute la menace du retour d’El Niño, phénomène qui perturbe la météo mondiale, redouté par les scientifiques en fin d’année. « Si on a un épisode très fort, la production agricole sera endommagée », craint David Laborde.Des prix déjà en nette augmentation
Dans les champs, les effets sont déjà perceptibles. A plus grande échelle, les prix mondiaux ont déjà nettement augmenté. Si la guerre se poursuit, ils devraient être 15 à 20% plus élevés au premier semestre par rapport à l’an dernier, d’après la FAO. Selon les experts, cette hausse entraînera mécaniquement une baisse de la productivité agricole, puis une flambée des prix alimentaires.
Les gouvernements tentent d’y faire face. « L’Inde, qui subventionne beaucoup l’achat des engrais depuis cinquante ans, a réalisé que ses capacités fiscales ne pouvaient pas être étendues à l’infini et [le Premier ministre] Narendra Modi a appelé à une agriculture qui utilise moins de fertilisants », assure David Laborde. Au Bangladesh, le quotidien The Daily Star(Nouvelle fenêtre) rapporte que le pays a lancé un appel d’offres pour trouver d’autres fournisseurs d’engrais, comme Brunei, la Malaisie, le Vietnam, ou encore la Russie. Le Brésil, quant à lui, est en négociations auprès de l’Indonésie, d’après l’Ifpri(Nouvelle fenêtre).
Jorge Moreira da Silva, du groupe de travail onusien sur le passage des engrais, plaide, lui, pour un accord entre les acteurs du conflit qui permettrait le passage de cinq navires chargés d’engrais et de matières premières connexes par jour. Cependant, « même si la guerre s’arrêtait maintenant, il y a une inertie, déplore David Laborde. Un certain nombre d’acteurs ont attendu pour faire de nouvelles commandes d’engrais. Tout le monde va arriver sur le marché en même temps, contribuant encore à l’augmentation des prix. »
Et deux incertitudes subsisteront : « A quel point les capacités de production des engrais ont-elles été touchées par les frappes ? Et s’il faut compenser trois mois pendant lesquels on n’a pas produit, comment va-t-on envoyer les engrais à destination ? On n’a pas trois fois plus de bateaux. »
Radio Ice Age France