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Contestation en Albanie: cette crise illustre «la fracture entre classe politique et société civile»

Écrit par sur juin 9, 2026

Depuis plus d’une semaine, la « révolution des flamants roses » prend de l’ampleur en Albanie. En cause : un méga-projet de complexe touristique de luxe à environ quatre milliards de dollars, porté par Jared Kushner et Ivanka Trump, sur l’île de Sazan et la lagune de Narta, deux sanctuaires écologiques majeurs de l’Adriatique. Entre intimidation, passe-droits législatifs et soupçons de corruption, ce dossier cristallise la colère des citoyens face aux dérives autoritaires du Premier ministre Edi Rama. Entretien avec Miguel Roán, docteur en science politique et spécialiste des Balkans. Que se passe-t-il en Albanie en ce moment ? Qui manifeste, contre quoi, et depuis quandL’Albanie connaît des mobilisations depuis un peu plus d’une semaine contre un méga-projet d’aménagement urbain prévu sur la péninsule de Zvërnec, qui englobe l’île de Sazan et la lagune de Narta, à proximité de Vlora. C’est l’une des zones les plus précieuses du pays sur le plan écologique, liée au delta du fleuve Vjosa, considéré comme le dernier grand fleuve sauvage d’Europe. Ces mobilisations ont été baptisées la « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux qui peuplent la lagune. Mais ce mouvement dépasse largement la question environnementale. Il s’agit de la première grande mobilisation civique indépendante de l’Albanie contemporaine : non-partisane, transversale, portée par des jeunes, des professionnels, des riverains et des organisations écologistes. Elle s’oppose aussi bien au parti du Premier ministre Edi Rama qu’à celui de l’opposition. Le déclencheur a été l’arrivée des excavatrices, lorsque des agents de sécurité privée ont usé de violence contre des leaders de la contestation sous les yeux passifs de la police. 

On parle de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, et d’Ivanka Trump, sa fille. Quel est exactement leur rôle, et pourquoi ce projet suscite-t-il autant de réactions, au-delà de la destruction des écosystèmes dénoncée par les ONG ?

Ivanka Trump et Jared Kushner portent cette initiative. Jared Kushner a reconnu qu’il s’agissait d’un investissement massif dépassant le milliard d’euros pour bâtir un complexe touristique de luxe sur l’île de Sazan et sur la côte en face. Leur participation donne d’emblée une dimension internationale au conflit. Les détracteurs estiment qu’il s’agit d’une opération politique soutenue par des figures très influentes, dont des entrepreneurs locaux visés par la justice. Il y a également un enjeu foncier fort. Depuis une décennie, plusieurs litiges existent sur la propriété de ces terres, dont l’usage appartenait aux populations locales. Ces habitants se retrouvent soudainement privés d’espaces qu’ils fréquentaient légitimemenDe quelle manière le gouvernement d’Edi Rama a-t-il modifié les règles pour donner le feu vert à ce projet contesté ?

Cette zone bénéficiait d’un statut de « paysage protégé » depuis 2004 et d’une loi sur les aires protégées depuis 2017. Une nouvelle loi, entrée en vigueur en 2024 et initialement conçue pour satisfaire aux critères européens, a intégré des clauses d’exception pour motif « d’intérêt économique ». Pour beaucoup de citoyens, ce projet symbolise les problèmes structurels qui rongent l’Albanie depuis des années. Edi Rama a bâti sa stratégie sur l’attraction frénétique des investisseurs étrangers et des alliances diplomatiques directes avec des figures comme Donald Trump, Benyamin Netanyahu ou Giorgia Meloni, sans complexe idéologique, lui qui dirige pourtant un parti de centre-gauche. Les violences commises sur le terrain ont sérieusement entaché son image de leader moderne, révélant un dirigeant qui concentre les pouvoirs et entretient des liens opaques avec des hommes d’affaires visés par la justice.

Dans les cortèges, les gens scandent que « l’Albanie n’est pas à vendre ». Qu’est-ce que cela révèle sur le modèle de développement économique du pays ?

C’est une question très ambivalente, ce n’est pas si simple. Le tourisme en Albanie a un double visage. D’un côté, l’apport économique est indéniable. Le trafic à l’aéroport de Tirana a été multiplié par 200 ces dernières années, propulsant le pays au rang de destination majeure. Cette ouverture internationale a été saine pour une société profondément traumatisée par la dictature d’Enver Hoxha, puis par une transition brutale vers l’économie de marché et une société par ailleurs minée par l’émigration massive des jeunes. Cependant, ce modèle de développement s’est emballé de manière anarchique. On a bétonné le littoral de façon précipitée, souvent sans permis de construire ni études d’impact environnemental. On a créé de véritables bulles touristiques fermées, totalement inaccessibles aux Albanais eux-mêmes, soit parce qu’elles sont privatisées, ou excessivement chères. Ce projet en Albanie fait écho à un autre projet de complexe de luxe porté par Jared Kushner à Belgrade, en Serbie, qui a lui aussi suscité de vives contestations. Pourquoi un tel intérêt pour les Balkans ces dernières années ?

Ils y trouvent des espaces purement « transactionnels » et un environnement où les intérêts économiques privés et le pouvoir politique s’entremêlent sans véritables contre-pouvoirs, avec moins de sécurité juridique et des responsables politiques peu contrôlés par l’opposition ou les médias. Les Balkans offrent de grands espaces encore sauvages, avec des prix fonciers et un coût de la main-d’œuvre très bas. La famille Trump a tenté la même chose à Belgrade en cherchant à transformer l’ancien état-major bombardé par l’Otan en 1999, un lieu à forte charge émotionnelle pour les Serbes, en hôtel de luxe. Ce projet est aujourd’hui paralysé, mais il illustre l’absence totale de filtre moral lorsqu’il s’agit de faire des affaires, et la porosité totale entre les fonctions diplomatiques de Jared Kushner et ses intérêts privés.Ce projet est-il le symptôme d’une dérive plus générale dans les Balkans ?

Absolument, mais ce n’est pas une spécificité albanaise. Au Kosovo, en Serbie, en Bosnie ou en Macédoine du Nord, la concentration du pouvoir a augmenté de manière exponentielle ces quinze dernières années, tandis que les indicateurs de démocratie et de liberté de la presse se dégradaient. Pendant dix ans, le processus d’élargissement européen a été gelé, laissant des dirigeants comme Edi Rama accumuler un pouvoir immense sans garde-fou extérieur. Quant aux États-Unis, leur relation avec la région est désormais purement transactionnelle : les motivations liées à la démocratisation ont été balayées, les excès autoritaires tolérés dès lors qu’ils permettent de maintenir des liens d’affaires exclusifs. Le comble de l’ironie, c’est le parquet anti-corruption qui a dû intervenir sur ce dossier et qui a lui-même été créé et financé à l’origine par Washington et Bruxelles.La mobilisation peut-elle faire plier Edi Rama ?

Des concessions sont possibles, mais Edi Rama a investi un capital politique trop immense pour faire vraiment machine arrière. Les manifestations sont significatives, mais n’atteignent pas un volume critique suffisant pour menacer son gouvernement. Le revers de ce mouvement transversal, c’est qu’il ne peut être récupéré par aucun parti au niveau institutionnel. C’est le même problème qu’en Serbie : une grande mobilisation populaire, mais une immense difficulté à la traduire en force politique capable de rivaliser avec le pouvoir en place. Cette crise met en lumière la fracture totale qui existe dans les Balkans entre la classe politique et la société civile, et l’incapacité de cette dernière à se structurer pour défendre l’intérêt général.


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