Guerre en Ukraine : mieux commandée, mieux équipée, l’armée ukrainienne reprend progressivement l’avantage sur le front
Écrit par Jonathan PIRIOU sur juin 6, 2026
Territoire mieux contrôlé, pertes russes catastrophiques et difficiles à combler, commandement russe en berne et avantages technologiques indéniables de l’armée de Kiev font que la dynamique des combats penche aujourd’hui clairement en faveur de l’Ukraine.
« Jusque-là les Russes parvenaient à grignoter du terrain ; aujourd’hui ils piétinent », résume un officier supérieur occidental qui connait bien les armées russe et ukrainienne et regarde à la loupe la progression des uns et des autres. Même impression de piétinement chez les cartographes indépendants, ceux qui, à l’aide de sources de renseignement dites « ouvertes » (vidéos géolocalisées des uns et des autres que l’on trouve à foison sur les chaines Telegram ou le réseau social X) cartographient de manière quasi quotidienne les avancées et les reculs des combattants. Que ce soit le think-tank américain Institute for the Study of War(Nouvelle fenêtre), le site ukrainien DeepState UA(Nouvelle fenêtre) sur Telegram(Nouvelle fenêtre) ou les indépendants français comme Clément Molin(Nouvelle fenêtre) et « Poulet Volant »(Nouvelle fenêtre) ou encore l’italien Playfra(Nouvelle fenêtre) sur X, tous s’accordent pour dire que durant le mois de mai les offensives russes ont clairement marqué le pas : en clair que les Ukrainiens ont gagné autant voire davantage de terrain que les Russes si l’on se réfère à la totalité des combats sur les 1 200 km de ligne de front.
La Carte et le Territoire
Certes, tous les cartographes ne produisent pas de cartes équivalentes, mais à vrai dire cartographier la ligne de front en Ukraine est d’autant plus difficile que cette ligne n’en est plus une. Ou plutôt que son épaisseur s’est franchement approfondie ; on ne parle plus en fait de ligne de front mais de « zones grises » lesquelles peuvent faire jusqu’à 50 km d’épaisseur. Les combattants, eux, parlent à ce propos de « kill zone« . Comprenez : une région du front qui n’est pas vraiment tenue par aucun des deux adversaires, et où le survol incessant des drones d’attaque et de reconnaissance, russes comme ukrainiens, interdit tout mouvement et toute concentration de troupes ou de blindés : ceux-ci seraient immédiatement repérés et attaqués. Les stratèges français du Commandement du combat futur de l’Armée de Terre parlent à ce sujet d’une nouvelle « transparence du champs de bataille », laquelle empêche toute manœuvre d’envergure, manœuvre qui, normalement, constitue l’ABC du combat d’infanterie.
Durant toute l’année 2025, les offensives russes ont donc été constituées non pas de colonnes de blindés fonçant sur une ville, une position ou une ligne d’arbre en pleine campagne, mais d’infiltrations d’hommes par groupe de quatre ou cinq, à moto, à vélo, en trottinette électrique ou même à cheval. Depuis quelques semaines, ces tentatives d’infiltrations sont le plus souvent effectuées à pied et de plus en plus par des hommes seuls. La vidéo d’un combattant russe(Nouvelle fenêtre) prise par la Go Pro fixée à son casque et mise en ligne début juin montre juste une minute d’une course vers une ligne d’arbre durant laquelle le soldat enjambe ou laisse de côté une quinzaine de corps : ceux des soldats qui s’étaient essayé à pareille infiltration avant lui.Déjà en avril le « grignotage » russe du terrain (toujours par infiltration) s’était clairement ralenti. En mai, il semble sur le point de s’arrêter, même si dans certaines zones il se poursuit comme autour de Kostiantynivka dans le Donbass où la situation des forces armées ukrainiennes commence à devenir particulièrement difficile. C’est ce dont témoigne un rapport de l’état-major de l’armée ukrainienne publié en ligne le 3 juin 2026 : « Combats hier dans la direction de Kostiantynivka ; à proximité de Kostyantynivka, Ivanopillya, Rusyn Yar et Illinivka. »
Mais à l’échelle de la ligne de front, laquelle traverse tout le pays sur 1 200 km depuis l’est vers le sud-ouest, le « piétinement » de l’armée russe est réel. Il est d’autant plus remarquable que, depuis avril, ces attaques russes ont été démultipliées : 37% d’attaques en plus en mai, a comptabilisé l’état-major ukrainien. C’était la désormais classique « offensive de printemps », à laquelle les Russes procèdent chaque année et qui normalement leur permet leurs gains territoriaux les plus importants. En 2026 il y aura bien eu une offensive de printemps, mais sans gain visible pour le moment. Et avec des pertes en hommes considérables pour l’armée de Moscou.
Le facteur (in)humain
Le territoire, gagné ou perdu, n’est d’ailleurs pas tout ce qui compte dans cette guerre. Depuis un an et demi, l’Ukraine semble avoir abandonné ses stratégies consistant à ne « rien lâcher » du terrain, à conserver le plus possible du territoire, des villes et villages du pays, au profit d’une stratégie autre : infliger un maximum de pertes à l’armée de Moscou. Quand il retourne au front après un séjour à l’arrière, Vadym Adamov, vétéran des pilotes de drones ukrainiens, ne parle pas de retourner au front ou de partir défendre telle ou telle position. « Je retourne tuer des Russes ! », lâche-t-il plutôt.
Le principal avantage de la Russie dans cet affrontement, c’est effectivement la masse : masse des armements et munitions, masse aussi du personnel. On estime que l’armée de Moscou dispose de 600 000 combattants en Ukraine contre 400 000 soldats ukrainiens. Les Ukrainiens se sont employés à réduire cet avantage numérique substantiel. « Quand ils partent en opération et qu’on leur a donné trois objectifs potentiels à traiter, les Ukrainiens choisissent systématiquement celui qui fera le plus de dégâts humains », constate un officier d’état-major européen.Yevhen Prasol, un opérateur drone terrestre de la brigade ukrainienne des Da Vinci Wolves, confirme en donnant un exemple : « Les Russes ont réussi à monter un réseau de communication tactique pour remplacer partiellement leur éviction du réseau Starlink [Ndlr : Sur demande insistante des Ukrainiens, Elon Musk a décidé en février dernier de couper toute communication via Starlink des terminaux n’étant pas régulièrement enregistrés, utilisés notamment par les Russes]. C’est un autre système américain : Ubiquiti qui fonctionne avec deux ou trois antennes qu’on doit installer sur des points en hauteur et qui jouent le rôle de serveur pour des dizaines de terminaux. Il est facile de repérer ces antennes et de les détruire, mais nous préférons essayer de repérer et d’attaquer les équipes d’installation et de maintenance. »L’objectif affiché de l’armée russe c’est de recruter (contre salaire important) autour de 30 000 hommes chaque mois, pour compenser les pertes – dont le Kremlin n’a visiblement cure – et regarnir les lignes de front. L’objectif des Ukrainiens est donc de mettre hors de combat plus de 30 000 russes par mois : 1 000 par jour ! En moyenne sur 2025, l’état-major ukrainien estime avoir mis hors de combat 23 000 soldats de Moscou chaque mois. Depuis 2026 le rythme s’est accéléré. En avril et mai, le nombre de soldats perdus par Moscou (morts et blessés graves) a dépassé les 30 000. Ces pertes vont donc au-delà de ce qui peut être comblé par le recrutement : l’objectif de Kiev a été atteint. Plus que le piétinement sur le terrain, c’est peut-être un point de bascule important dans le déroulement de cette guerre.
Une armée russe de plus en plus mal commandée
L’armée de Moscou a également perdu en qualité strictement militaire, relèvent plusieurs observateurs. Tout d’abord, les nouvelles recrues russes sont la plupart du temps peu ou pas formées. Parfois la formation initiale d’un soldat ne dépasse pas une semaine avant de se retrouver au seuil des « zones grises » et de se voir lancé dans ces tentatives d’infiltrations si mortifères.
La qualité du commandement militaire russe est également en berne. L’analyste militaire Jack Watling du Royal United Services Institute britannique (RUSI) qui effectue de fréquentes missions sur les lignes de front en Ukraine indique, dans un récent article publié sur le site de Foreign Affairs(Nouvelle fenêtre) que « le manque de qualification [militaire de l’armée russe] aux échelons inférieurs a entrainé une détérioration des performances et une incapacité à mettre en œuvre des plans d’attaque ou même des ordres. »Un officier supérieur français, observateur du théâtre ukrainien précise : « Aujourd’hui un jeune lieutenant de l’armée russe n’est même plus capable de concevoir voire d’exécuter une simple manœuvre ». De fait, si l’art de la manœuvre s’est perdu, c’est aussi que ces manœuvres ne sont simplement plus possibles à l’heure du champs de bataille « transparent ».
Entre les informations tactiques insuffisantes ou faussées et qui ne remontent pas toujours à l’échelon idoine, la pauvreté de la formation militaire de la troupe et l’incurie de ses cadres intermédiaires, l’armée de Moscou est aujourd’hui à la peine. « L’armée russe commet régulièrement des erreurs dans l’affectation de ses moyens d’artillerie et de drones et émet toute une série d’ordres, fondés sur de mauvaises informations, ordres qui sont impossibles à exécuter », poursuit Jack Watling.
Radio Ice Age France