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Je n’ai jamais droit à rien » : sur les routes, l’aide carburant pour les grands rouleurs fait des déçus

Écrit par sur mai 21, 2026

Ecartés du dispositif du gouvernement, des travailleurs de la classe moyenne se disent à genoux face à la flambée des prix à la pompe. L’exécutif se voit aussi reprocher l’exclusion des personnes sans emploi.Le message est apparu en gras et en rouge : « Vous n’êtes pas éligible. » Avec son salaire de 1 780 euros, Cédric, agent administratif pour les pompiers de l’Hérault, espérait pouvoir bénéficier de la future aide carburant pour les grands rouleurs. Il a vite déchanté devant le simulateur mis en ligne sur le site des impôts(Nouvelle fenêtre). Motif affiché : « Votre revenu fiscal de référence par part dépasse le plafond » de 1 508 euros net mensuel pour une personne seule. « C’est comme ça à chaque fois : je dépasse de peu et je n’ai jamais droit à rien », regrette ce célibataire de 45 ans.Face à la flambée des prix des carburants, un petit geste n’aurait pas été de refus. Tous les jours, à travers les collines de garrigue, Cédric pousse son vieux diesel jusqu’à une caserne située à 30 km de son village. Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, il a vu sa facture de gasoil s’envoler d’une soixantaine d’euros par mois, de quoi le conduire au bord de l’asphyxie financière. « Sans mes parents, qui m’invitent parfois à manger un morceau le soir, je serais complètement étranglé », assure-t-il.

Déjà essoré par l’inflation causée par la guerre en Ukraine dès 2022, l’Héraultais avait arrêté la salle de sport, rogné sur le chauffage et espacé les jours de rasage. Il n’ira plus rendre visite à sa sœur dans le département voisin. « Je n’ai plus aucune marge. C’est à se demander pourquoi on travaille, même avec la prime d’activité », s’interroge ce fonctionnaire de catégorie C. « A eux, là-haut, de voir ce qu’ils peuvent faire pour nous redonner du pouvoir d’achat. »

« C’est le coup de bambou »

Là-haut, il y a Sébastien Lecornu. Le Premier ministre doit présenter, jeudi 21 mai, à 17 heures, un « nouveau paquet » d’aides ciblées, pour « protéger les Français qui travaillent et les secteurs économiques les plus touchés » par la hausse des cours du pétrole. Même s’il assure vouloir « n’abandonner personne », le chef du gouvernement exclut toujours la moindre baisse de fiscalité afin de préserver les finances publiques. Un exercice d’équilibriste qui fait de nombreux déçus parmi les automobilistes écartés de l’indemnité de 50 euros pour les travailleurs modestes, comme Cédric et d’autres internautes qui ont répondu à notre appel à témoignages.

A la campagne, la colère est palpable. « Cette histoire de carburant, c’est le coup de bambou », lâche Benoît, 52 ans, en Ardèche. Malgré des revenus confortables, ce sculpteur de ballons se sent « déclassé » après des années de dégradation économique touchant le spectacle vivant. Le voilà rendu à refuser des prestations dans d’autres régions, qui ne sont plus rentables à cause des frais de déplacement. Il en veut aux compagnies pétrolières, « des profiteurs de guerre qui font des milliards de bénéfices« , mais aussi à l’Etat, qui ne prendrait pas la mesure de la dépendance des ruraux à la voiture et ne les soutiendrait pas assez.Entre « colère et résignation », Nathalie ne digère pas la réaction du gouvernement. « Ils prennent ça très à la légère », accuse cette fonctionnaire « lambda », choquée d’avoir vu la ministre Aurore Bergé monter les marches à Cannes, pendant qu’elle se bat pour ne pas descendre l’échelle sociale. « Et après, [Emmanuel] Macron vient nous dire qu’on est ‘tous embarqués dans la même galère’, la blague… » Comme tant d’autres, elle espérait une baisse des taxes sur les carburants. « C’est une mesure un peu démago, qui aurait profité aux plus riches, mais c’est vraiment le geste qui m’aurait aidé », reconnaît-elle.

A défaut de coup de pouce financier, cette mère de famille de 40 ans s’est résolue à troquer sa voiture contre « le vélo, le train et le bus » pour se rendre à son travail en Haute-Savoie. « L’aller-retour me prenait une heure. Maintenant, c’est quatre », soupire-t-elle. Avec son mari et ses enfants, elle a fait une croix sur les vacances estivales chez les grands-parents dans le Sud-Ouest. « L’essence, c’est vraiment le dernier clou dans le cercueil de la classe moyenne : on devrait s’en sortir à peu près bien, mais finalement on compte tout. »

La priorité aux « Français qui travaillent », une « injustice »

Parmi les automobilistes privés d’aide carburant, il y a ceux qui dépassent le plafond, mais aussi ceux dont la situation a évolué. Devant le simulateur officiel, Anne a dû renseigner ses revenus de 2024, quand elle était encore manager dans une grande société informatique. Désormais en reconversion pour devenir paysagiste, elle vit au smic depuis avril, employée au sein d’un service d’espaces verts de la Côte d’Azur. « Le simple fait d’aller au travail me coûte presque 200 euros d’essence et de péages par mois », calcule-t-elle. « Si je pouvais revenir en arrière, je n’aurais pas postulé à ce poste à 20 km de chez moi. » Pour faire face, avec un adolescent à charge, elle a notamment réduit ses dons aux associations caritatives.

Le gouvernement assume une logique de « soutien à l’activité » économique, au seul bénéfice « des Français qui travaillent ». Une « injustice », selon Stéphane, 42 ans, qui s’inquiète particulièrement pour les personnes en situation de handicap dans les déserts médicaux. Habitant d’un village de Loire-Atlantique, cet ingénieur atteint d’un trouble du spectre autistique parcourt « environ 300 km par mois » pour son suivi médico-psychologique. Avec les prix qui décollent à la pompe, sa facture s’alourdit et ses ennuis s’accumulent.

« Les besoins essentiels comme la santé ne sont jamais pris en compte dans les calculs du gouvernement. »Du fait de l’instabilité géopolitique et financière, Stéphane voit ses angoisses s’intensifier et ses rendez-vous médicaux se multiplier. « J’ai dû réduire certains hobbies loin de chez moi et renoncer à aller voir mes parents, qui habitent à 600 km. Pour ne pas avoir à prendre la voiture, je marche seul autour de mon village, quitte à m’isoler davantage », rapporte-t-il.

Des « arbitrages impossibles » pour les plus précaires

Le soutien affiché du gouvernement aux travailleurs modestes crée « une espèce d’opposition entre les ‘bons’ et les ‘mauvais’ pauvres », déplore le Secours catholique. « On a été les premiers à plaider pour des aides ciblées, mais il conviendrait de les élargir », défend l’association, qui accompagne des professionnels en situation de précarité, mais également des chômeurs, des personnes au RSA, des retraités ou encore des étudiants, parfois tout aussi dépendants de leur voiture.

« Certains de nos bénéficiaires sont contraints à des arbitrages impossibles, par exemple en se privant sur l’alimentation », décrit Daphné Chamard, en charge des mobilités et de la transition écologique pour le Secours catholique. Les bénévoles de l’association, parfois eux-mêmes en situation de précarité, ne sont pas épargnés. « Ils viennent moins souvent ou renoncent à assurer certaines activités avec leur voiture, comme le transport solidaire, qui permet d’accompagner des personnes à des rendez-vous médicaux », constate-t-elle.

Jusqu’où la situation peut-elle se dégrader ? Depuis la campagne normande, Eric assiste impuissant à « l’entêtement de [Donald] Trump et de l’Iran ». Et pense à sa tante de 104 ans, sous tutelle, qui n’a personne d’autre à proximité pour lui rendre visite. Ce retraité de 66 ans continue, plusieurs fois par mois, à faire la route jusqu’à l’Ehpad, à 210 km de chez lui. Pour la première fois, malgré « deux bonnes retraites » avec son épouse, il se retrouve à « faire attention » à ses dépenses et à espacer les virées hebdomadaires au restaurant. Le couple a aussi reporté des projets d’aménagement de sa maison. « On ne sait pas où ça va s’arrêter, alors on fait des réserves. »


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