Pour 55 % des habitants de Normandie, l’accent disparaît : « Une langue au vocabulaire incroyable »
Écrit par Jonathan PIRIOU sur novembre 9, 2025
Selon une étude dévoilée le vendredi 24 octobre 2025, 55 % des habitants de Normandie ont l’impression que les accents disparaissent de la région. Entretien avec Rémy Pézeril.La langue normande deviendra-t-elle dans quelques années qu’un simple souvenir ? Cette regrettable perspective semble se dessiner. Plus d’un habitant sur deux de la région, très précisément 55 %, ressent une disparition des accents locaux.
Un chiffre partagé le vendredi 24 octobre 2025 dans le cadre d’une étude de l’institut de sondage Censuswide pour le spécialiste de l’apprentissage en ligne des langues Preply. « C’est une évidence que le normand disparaît. Progressivement, on s’habitue aux prononciations du français. L’anglais prend aussi beaucoup de place », soupire Rémy Pézeril, président de la Fédération des associations de la langue normande (FALE), basé à Bricquebec-en-Cotentin (Manche).
Des préjugés
Ce dernier met notamment en avant le fait que les jeunes n’entendent et n’apprennent plus rien ou presque en la matière. « Il y a beaucoup de préjugés. Les gens pensent qu’ils parleront mal le français s’ils découvrent la langue régionale. Mais au contraire, cela serait profitable pour maîtriser d’autres langues. Le vocabulaire est incroyable, énorme, diversifié et riche. Il possède une précision qui existe moins dans le français. »
D’autant plus que le normand présente des complexités incroyables. « Jamais une académie ne l’a officialisé. Les spécificités se sont créées uniquement à l’oral. Chacun est content d’être différent de son voisin », ajoute Rémy Pézeril, qui présentait il y a quelques mois le classeur Cours de langue normande, Pour les enfants et les adultes.
Au sein même de la région, la manière de parler le normand diffère. « Il existe une frontière linguistique. Cette ligne passe à hauteur de Gavray. Dans le sud, les habitants ont été plus influencés par l’évolution du français et les Parisiens. » Le son « ch » par exemple, prononcé « k » en Normandie, vient tout droit de la capitale.
Des caractéristiques
Malgré ses nombreuses variantes donc, l’accent normand se caractérise notamment par des « e » muets. Le « r » entre deux voyelles est roulé dans l’Orne, disparaît en Pays de Caux et parfois dans le Cotentin. « On a tendance à agglomérer et contracter davantage les mots. Les sons peuvent parfois être jugés lourds. »Les verbes s’emploient également énormément avec un « i » au passé simple. « C’est un temps que l’on emploie beaucoup. Il y a peu de passé composé. Globalement, on conserve une proximité avec le latin. »
Il y a plusieurs décennies, quand les différences étaient bien plus marquées, les Normands étaient même en mesure de se reconnaître à leur façon de parler. « Par exemple, les communes de Rauville-la-Place et Rauville-la-Bigot s’appelaient toutes les deux Rauville. Mais les habitants ne les prononçaient pas pareil. Autre illustration : on pouvait savoir très vite quand quelqu’un vivait dans le Val de Saire. » Ainsi sur ce territoire, « qu » et « c » placés devant « e, é, eu, i et u » ne se prononcent pas « tch », contrairement à la règle en vigueur ailleurs.Une langue à part entière
Cette identité n’a pas totalement disparu dans les communes cotentinoises. « Il existe toujours des couples de personnes âgées qui parlent parfaitement le normand », rassure Rémy Pézeril.
Au-delà de l’accent, c’est donc tout un patrimoine qu’il s’agit de maintenir en vie. « Le normand n’est pas du patois, car cela signifie que c’est du français mal parlé. C’est une langue à part entière, du français régional. Il y a énormément de mots qui sont utilisés régulièrement, mais qui n’apparaissent pourtant pas dans le dictionnaire. »
Le président de la FALE prône notamment un enseignement à l’école et une littérature normande importante dans le Cotentin à préserver. « Le breton ou le basque, par exemple, renaissent grâce aux plus jeunes. Nous sommes également en contact avec des universitaires pour associer l’intelligence artificielle et la langue normande sur des documents audios. »
Plusieurs outils sont par ailleurs à disposition des plus curieux. Le site internet Choses normandes permet par exemple d’écouter des chansons ou des livres écrits dans la langue régionale. Une façon de s’imprégner de l’histoire locale, et de la transmettre aux générations futures.
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