{"id":9698,"date":"2018-07-05T13:05:45","date_gmt":"2018-07-05T13:05:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.iceagetv.com\/radiosite\/?p=9698"},"modified":"2018-07-05T13:05:45","modified_gmt":"2018-07-05T13:05:45","slug":"claude-lanzmann-une-vie-pour-la-memoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.iceagetv.com\/radiosite\/claude-lanzmann-une-vie-pour-la-memoire\/","title":{"rendered":"Claude Lanzmann, une vie pour la m\u00e9moire"},"content":{"rendered":"<p>\n\tC&rsquo;&eacute;tait l&rsquo;&eacute;t&eacute; dernier, &agrave; J&eacute;rusalem, au festival international de cin&eacute;ma. Claude Lanzmann, 92 ans, monument du cin&eacute;ma fran&ccedil;ais, &eacute;tait invit&eacute; &agrave; pr&eacute;senter son dernier film,&nbsp;Napalm&nbsp;:&nbsp;&laquo;Une histoire personnelle, singuli&egrave;re qui ne m&rsquo;a jamais quitt&eacute;&raquo;,&nbsp;expliquait-il au public venu voir le r&eacute;alisateur de&nbsp;Shoah.&nbsp;Parmi les cent vies du gargantuesque Lanzmann,&nbsp;Napalm&nbsp;est en effet &agrave; ranger dans les souvenirs amoureux. L&rsquo;&eacute;crivain l&rsquo;avait racont&eacute; dans son autobiographie,&nbsp;le Li&egrave;vre de Patagonie&nbsp;: en&nbsp;1958, lui qui arpentait la plan&egrave;te depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait r&eacute;ussi &agrave; se glisser en Cor&eacute;e du Nord, sous la coupe du dictateur Kim Il-sung. L&agrave;, il &eacute;tait tomb&eacute; malade et&hellip; amoureux de son infirmi&egrave;re. Claude Lanzmann n&rsquo;a jamais pu oublier son aventure avec la jeune Cor&eacute;enne &agrave; la poitrine br&ucirc;l&eacute;e par le napalm durant la guerre de Cor&eacute;e. A plus de 90&nbsp;ans il &eacute;tait retourn&eacute; en Cor&eacute;e du Nord, &agrave; la recherche de cet amour disparu au pays de Kim Jong-un.\n<\/p>\n<p>\n\tMais la grande histoire de sa vie, c&rsquo;est&nbsp;Shoah&nbsp;&ndash; r&eacute;cit global minutieux, reconstitu&eacute;, de l&rsquo;extermination des juifs d&rsquo;Europe par les nazis et leurs complices. Un film de neuf heures et trente minutes qui sid&eacute;ra le monde en 1985&nbsp;:&nbsp;&laquo;Ce n&rsquo;est pas un film de souvenirs&nbsp;[les souvenirs sont choses du pass&eacute;, ndlr]&nbsp;mais par excellence un film de la m&eacute;moire au pr&eacute;sent,&eacute;crivait-il dans&nbsp;Lib&eacute;ration&nbsp;en 2011 pour attaquer les historiens qui le critiquaient.&nbsp;Gr&acirc;ce &agrave;&nbsp;Shoah&nbsp;le savoir historique change de nature, on assiste, pendant neuf heures trente, &agrave; une incarnation de la v&eacute;rit&eacute;, le contraire de la facult&eacute; d&rsquo;aseptisation de la science, m&ecirc;me de la science historique.&raquo;&nbsp;Dans&nbsp;Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures,&nbsp;un film sur la r&eacute;volte du camp d&rsquo;extermination, il montrera ensuite l&rsquo;h&eacute;ro&iuml;sme des Juifs qui, sachant leur mort proche, avaient choisi de se battre. Plus tard, en 2010, il reprendra dans&nbsp;le Rapport Karski,&nbsp;l&rsquo;interview du r&eacute;sistant polonais Jan Karski, envoy&eacute; &agrave; Washington pour expliquer au pr&eacute;sident Roosevelt que les Juifs n&rsquo;allaient pas survivre dans l&rsquo;Europe hitl&eacute;rienne. Un document unique qui r&eacute;v&eacute;lera l&rsquo;indiff&eacute;rence du pr&eacute;sident Roosevelt au sort des Juifs et la responsabilit&eacute; des Alli&eacute;s dans la Solution finale.\n<\/p>\n<p>\n\tEn 2013, Lanzmann affrontera la question douloureuse de la soi-disant participation des Juifs &agrave; leur propre mort dans&nbsp;le Dernier des Injustes,&nbsp;portrait de Benjamin Murmelstein, un ancien dirigeant des conseils juifs (Judenrats) accus&eacute;s de &laquo;collaboration&raquo;. On y voit Lanzmann, 87 ans, retourner sur les lieux des massacres, revivant le drame de ces dirigeants juifs tentant de sauver ce qui pouvait l&rsquo;&ecirc;tre. Il nous avait alors confi&eacute;&nbsp;&laquo;&ecirc;tre&nbsp;Murmelstein&raquo;,&nbsp;pendant le tournage dans le camp de Theresienstadt :&nbsp;&laquo;Cet homme se sentait investi d&rsquo;une mission, il a sauv&eacute; des milliers de Juifs. C&rsquo;&eacute;tait un aventurier.&raquo;&nbsp;Ce cycle entam&eacute; avec&nbsp;Shoah&nbsp;s&rsquo;ach&egrave;vera en 2018 avec&nbsp;un nouveau film, les Quatre S&oelig;urs, diffus&eacute; en janvier sur Arte et en salle depuis mercredi, consacr&eacute; &agrave; quatre survivantes des camps de la mort.\n<\/p>\n<p>\n\tClaude Lanzmann est donc venu seul &agrave; J&eacute;rusalem en cet &eacute;t&eacute; 2017 pour montrer&nbsp;Napalm&nbsp;au public. Et nager comme &agrave; son habitude dans la piscine de l&rsquo;h&ocirc;tel Mount Zion. Mais dans la nuit, il fera une chute dans sa chambre, et il faudra appeler en urgence des m&eacute;decins qui lui conseilleront de rentrer se faire soigner &agrave; Paris.&nbsp;&laquo;Pas question !&nbsp;avait-il rugi,&nbsp;je veux assister &agrave; toutes les projections de mon film. Et je veux aller &agrave; Tel-Aviv voir mon neveu, le fils de mon fr&egrave;re Jacques. J&rsquo;ai lou&eacute; une voiture.&raquo;&nbsp;On ne n&eacute;gociait pas avec Lanzmann. Il restera jusqu&rsquo;&agrave; la fin du festival mais on l&rsquo;emp&ecirc;chera tout juste de prendre le volant. C&rsquo;est qu&rsquo;&agrave; 90 ans, l&rsquo;homme n&rsquo;avait pas renonc&eacute; &agrave; conduire. Il avait perdu les derniers points de son permis pour avoir franchi une ligne continue devant l&rsquo;Assembl&eacute;e nationale&nbsp;? Qu&rsquo;&agrave; cela ne tienne, il repassera son permis seize fois et finira par le r&eacute;cup&eacute;rer. Ce qui lui permettra d&rsquo;acheter une grosse Audi pour aller retrouver une de ses amies en Suisse.\n<\/p>\n<p>\n\tCent vies\n<\/p>\n<p>\n\t&laquo;Je ne suis ni blas&eacute; ni fatigu&eacute; du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas&raquo;,&nbsp;a dit Claude Lanzmann. Infatigable, incontr&ocirc;lable, insupportable, in&eacute;puisable, insatiable, excessif, tous les adjectifs extr&ecirc;mes peuvent &ecirc;tre utilis&eacute;s pour d&eacute;crire le personnage. Les premi&egrave;res de ses cent vies commencent pendant la Seconde Guerre mondiale. A 18&nbsp;ans, communiste au lyc&eacute;e de Clermont-Ferrand, il transporte des armes avec une jeune camarade et combat dans les maquis en Haute-Loire. Il vient d&rsquo;une famille recompos&eacute;e originaire de Bi&eacute;lorussie et d&rsquo;Ukraine. Son fr&egrave;re, Jacques Lanzmann, &eacute;crivain, sera un c&eacute;l&egrave;bre parolier, on lui doit les chansons de Jacques Dutronc. Comme avec tout le monde, Claude se f&acirc;chera puis se r&eacute;conciliera avec Jacques. Les fr&egrave;res ont une s&oelig;ur, Evelyne, actrice connue sous le nom d&rsquo;Evelyne Rey, qui se suicidera &agrave; 36&nbsp;ans.\n<\/p>\n<p>\n\tClaude Lanzmann a 20&nbsp;ans &agrave; la fin de la Seconde Guerre mondiale, il termine sa scolarit&eacute; au Lyc&eacute;e Louis-le-Grand. Il est d&eacute;j&agrave; un aventurier grandi dans la guerre, il va devenir journaliste. Lecteur &agrave; l&rsquo;universit&eacute; libre de Berlin &ndash; en secteur am&eacute;ricain&nbsp;&ndash;, il fait ses premiers reportages, une s&eacute;rie pour&nbsp;le Monde,&nbsp;&laquo;L&rsquo;Allemagne derri&egrave;re le rideau de fer&raquo;, en passant clandestinement &agrave; Berlin-Est. De retour &agrave; Paris, il se laisse emporter par la fascination pour le couple Simone de Beauvoir-Jean-Paul Sartre qui r&egrave;gne sur Saint-Germain-des-Pr&eacute;s. Il rejoint le comit&eacute; de la revue&nbsp;les Temps modernes,&nbsp;fond&eacute;e en&nbsp;1945 par Sartre et Beauvoir, au c&oelig;ur des d&eacute;bats, des r&eacute;flexions, des engagements des intellectuels de gauche en ces ann&eacute;es d&rsquo;Apr&egrave;s-Guerre. Lanzmann est impressionn&eacute; intellectuellement par Sartre&nbsp;&laquo;cette formidable machine &agrave; penser, bielles et pistons fabuleusement huil&eacute;s&raquo;,&nbsp;d&eacute;crit-il dans&nbsp;le Li&egrave;vre de Patagonie.\n<\/p>\n<p>\n\tAvec Beauvoir, c&rsquo;est le grand amour. Le &laquo;Petit Lanzmann&raquo; et le &laquo;Castor&raquo;&nbsp;&ndash; surnom de Simone de Beauvoir&nbsp;&ndash; vivront ensemble de 1952&nbsp;&agrave; 1958, rue Victor-Sch&oelig;lcher, au-dessus du cimeti&egrave;re Montparnasse. Il sera le seul homme &agrave; emm&eacute;nager chez Beauvoir. Couple en avance sur son temps, elle a 44 ans, un &acirc;ge o&ugrave;, &agrave; cette &eacute;poque, une femme est vieille &ndash; d&rsquo;ailleurs elle se sent vieille&nbsp;&ndash;, il a dix-sept ans de moins. Une passion. Les lettres de Beauvoir, dont certaines ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;es, sont torrides, Lanzmann a racont&eacute; en d&eacute;tail leur amour dans le num&eacute;ro sp&eacute;cial des&nbsp;Temps modernes&nbsp;en 2008&nbsp;&ndash; revue qu&rsquo;il dirige depuis la mort du Castor en 1986 &ndash;, pour f&ecirc;ter le centenaire de Beauvoir&nbsp;:&nbsp;&laquo;Le Castor et moi &eacute;tions entr&eacute;s ensemble, c&oelig;ur battant dans ce logis &ndash; le premier et le seul dont elle fut jamais propri&eacute;taire&nbsp;&ndash; et y avions fait une tr&egrave;s amoureuse pendaison de cr&eacute;maill&egrave;re&hellip; [&hellip;] J&rsquo;en avais pass&eacute; le seuil avec elle, j&rsquo;y avais v&eacute;cu cinq ann&eacute;es cruciales de mon existence et, m&ecirc;me apr&egrave;s notre s&eacute;paration, je le franchissais au moins deux soirs par semaine, car nous rest&acirc;mes, jusqu&rsquo;&agrave; la fin, unis par une indestructible amiti&eacute;, relation &eacute;galitaire, nou&eacute;e d&rsquo;amour.&raquo;&nbsp;Pendant leurs ann&eacute;es amoureuses, ils voyagent beaucoup, en Egypte, en Isra&euml;l, en Chine, en Alg&eacute;rie. Lanzmann s&rsquo;engage dans la lutte pour l&rsquo;ind&eacute;pendance de l&rsquo;Alg&eacute;rie, signe le manifeste des 121 contre la torture, milite contre le colonialisme avec Frantz Fanon. Ils voyagent parfois &agrave; trois, Beauvoir, Lanzmann et Sartre, les amours&nbsp;&laquo;contingentes&raquo;&nbsp;comme ils disent, ne g&ecirc;nent pas le pacte &eacute;ternel qui lie Sartre et Beauvoir.\n<\/p>\n<p>\n\tJournaliste aventurier\n<\/p>\n<p>\n\tJusqu&rsquo;en 1970, Claude Lanzmann a une double identit&eacute;&nbsp;: intellectuel sophistiqu&eacute; aux&nbsp;Temps modernes,&nbsp;avec Beauvoir et Sartre et les autres &eacute;crivains du Flore et des Deux-Magots, journaliste people pour&nbsp;Elle&nbsp;afin de gagner sa vie. Tr&egrave;s bon journaliste, vrai &eacute;crivain, il a fini par republier en 2012 ses articles &laquo;alimentaires&raquo; dans un livre illustr&eacute; par la mosa&iuml;que de Paestum&nbsp;:&nbsp;la Tombe du divin plongeur.&nbsp;Lanzmann avait compris ce que la contre-culture am&eacute;ricaine appellera plus tard le &laquo;nouveau journalisme&raquo;. Il faut lire son interview rat&eacute;e avec Richard Burton, son interview de Gainsbourg en 1965 au Touquet qui balance&nbsp;&laquo;J&rsquo;&eacute;cris froidement pour les jeunes en leur donnant ce qu&rsquo;ils veulent&hellip;&raquo;&nbsp;ses rencontres avec des d&eacute;butants comme Charles Aznavour, fils de pauvres artistes arm&eacute;niens fuyant le g&eacute;nocide.\n<\/p>\n<p>\n\tEn 1962, il r&eacute;dige pour&nbsp;Elle&nbsp;le portrait d&rsquo;un com&eacute;dien de&nbsp;25&nbsp;ans qui joue Brecht, Sami Frey. Le magazine ne l&rsquo;a pas envoy&eacute; pour parler de Brecht mais pour recueillir les confidences de Sami Frey sur son histoire d&rsquo;amour avec Brigitte Bardot. Erreur de casting&nbsp;: Lanzmann &eacute;crit un tr&egrave;s bel article sur Sami Frey:&nbsp;&laquo;Juif polonais, il n&rsquo;a parl&eacute; que la langue de ses p&egrave;res, le yiddish, jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;&acirc;ge de 6 ans. Puis, pendant deux ans, on lui a ordonn&eacute; de se taire, sous peine de mort. Sa voix l&rsquo;aurait trahi, l&rsquo;aurait d&eacute;sign&eacute; comme b&ecirc;te &agrave; abattre. Il s&rsquo;est tu donc et &ldquo;depuis&rdquo;, la communication lui est douleur.&raquo;&nbsp;La m&egrave;re de Sami Frey est morte en d&eacute;portation &agrave; l&rsquo;&acirc;ge de 25 ans. Lanzmann, apr&egrave;s avoir oubli&eacute; la romance de Frey avec Bardot, daigne &agrave; la derni&egrave;re ligne conclure&nbsp;:&nbsp;&laquo;Du boulevard de Belleville et de la plus lointaine Pologne &agrave; l&rsquo;avenue Paul-Doumer &ndash; o&ugrave; Sami habite avec Brigitte &ndash; la route &eacute;tait fantastiquement longue.&raquo;Lanzmann avait de l&rsquo;humour et, d&eacute;j&agrave;, ses obsessions.\n<\/p>\n<p>\n\tBaroudeur, il manque se noyer en Isra&euml;l, devenir sourd en plongeant avec Cousteau, mourir dans de multiples accidents de voiture, se perdre dans les montagnes, mais il rebondit tel son li&egrave;vre de Patagonie. Aucune envie de mourir. En 1967, il r&eacute;ussit &agrave; publier un num&eacute;ro sp&eacute;cial des&nbsp;Temps modernes,&nbsp;&agrave; la veille de la guerre des Six-Jours&nbsp;: &laquo;Le conflit isra&eacute;lo-arabe.&raquo; Pour la premi&egrave;re fois, des intellectuels juifs et arabes se r&eacute;pondent dans les m&ecirc;mes pages d&rsquo;une revue. C&rsquo;est &agrave; cause de ce conflit, et encore d&rsquo;une passion amoureuse, qu&rsquo;il devient cin&eacute;aste avec son premier film documentaire&nbsp;Pourquoi Isra&euml;l&nbsp;en&nbsp;1973. Un film qui commence et se termine par l&rsquo;Holocauste. Anticolonialiste militant et soutien d&rsquo;Isra&euml;l ?&nbsp;&laquo;Il n&rsquo;y a jamais eu de contradiction pour moi,&nbsp;dit-il,&nbsp;j&rsquo;ai en quelque sorte la question juive dans les os.&raquo;\n<\/p>\n<p>\n\t&laquo;Notre c&oelig;ur, notre chair&raquo;\n<\/p>\n<p>\n\tIl passera douze ann&eacute;es de sa vie &agrave; travailler sur&nbsp;Shoah.&nbsp;Trois cent cinquante heures de rushs, d&rsquo;interviews dans les camps, en Pologne et partout dans le monde o&ugrave; subsistent des survivants. Il force la porte des bourreaux qui refusent de lui parler, il prend des risques. Dans le grand dossier que&nbsp;Lib&eacute;ration&nbsp;avait consacr&eacute; &agrave;&nbsp;Shoah&nbsp;d&egrave;s le 25 avril 1985, apr&egrave;s avoir &eacute;prouv&eacute; physiquement le choc d&rsquo;une projection de neuf heures et trente minutes qui met la mort en sc&egrave;ne, nous &eacute;crivions&nbsp;:&nbsp;&laquo;Pas un documentaire d&rsquo;archives, pas une ligne de&nbsp;commentaire&nbsp;: intellectuel-cin&eacute;aste, Claude Lanzmann fait revivre le massacre par la seule force des t&eacute;moignages et d&rsquo;images d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Reconstruisant, reconstituant et, finalement, revivant ce qui semblait &agrave; jamais effac&eacute;.&raquo;Et nous ajoutions que pendant ces ann&eacute;es&nbsp;&laquo;&agrave; revivre le cauchemar de l&rsquo;insoutenable &eacute;v&eacute;nement, si, sur le terrain, au cours de l&rsquo;enqu&ecirc;te, il a su rester froid &ndash; &ldquo;il le fallait&rdquo;&nbsp;&ndash; il lui est arriv&eacute; de pleurer dans l&rsquo;obscurit&eacute; de la salle de montage&raquo;.\n<\/p>\n<p>\n\tSimone de Beauvoir &eacute;crira un texte qui servira de pr&eacute;face au livre publi&eacute; avec le film&nbsp;:&nbsp;&laquo;Malgr&eacute; toutes nos connaissances, l&rsquo;affreuse exp&eacute;rience restait &agrave; distance de nous. Pour la premi&egrave;re fois, nous la vivons, dans notre t&ecirc;te, notre c&oelig;ur, notre chair. Elle devient la n&ocirc;tre.&raquo;&nbsp;Lanzmann et&nbsp;Shoah&nbsp;ont fini par se confondre. Il a consacr&eacute; des ann&eacute;es &agrave; ce film, il passera des ann&eacute;es &agrave; le compl&eacute;ter, jusqu&rsquo;&agrave; ces derniers mois. Et &agrave; le d&eacute;fendre. Il n&rsquo;h&eacute;sitera pas &agrave; mener une croisade contre Steven Spielberg qui a os&eacute; traiter du sujet sous forme de fiction avec&nbsp;la Liste de Schindler,alors que Lanzmann, lui, s&rsquo;est toujours interdit de fictionnaliser l&rsquo;Holocauste. Selon lui, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre film &agrave; faire sur le g&eacute;nocide apr&egrave;s&nbsp;Shoah&nbsp;et les films qui l&rsquo;ont compl&eacute;t&eacute;. Il &eacute;ructe contre les journalistes qui &eacute;crivent des articles sur l&rsquo;Holocauste sans mentionner&nbsp;Shoah&nbsp;&agrave; chaque fois. Il se lance dans des anath&egrave;mes et des pol&eacute;miques autour du t&eacute;moignage du r&eacute;sistant Jan Karsky utilis&eacute; dans le roman du m&ecirc;me nom de Yannick Haenel, il attaque Jonathan Littell qui a &eacute;crit&nbsp;les Bienveillantes.&nbsp;Claude Lanzmann est un bagarreur, les conflits ne lui font pas peur. D&rsquo;ailleurs rien ne lui fait peur. Il peut menacer de mort ceux qui critiquent&nbsp;Shoah&nbsp;ou le &laquo;Shoah Business&raquo; Il se f&acirc;che avec le monde entier et se r&eacute;concilie. Comme avec Derrida, Sollers, Spielberg&hellip;\n<\/p>\n<p>\n\tLe li&egrave;vre qui court toujours\n<\/p>\n<p>\n\tLanzmann ne s&rsquo;inqui&egrave;te ni de la vieillesse ni de la mort. Si son livre autobiographique s&rsquo;intitule&nbsp;le Li&egrave;vre de Patagonie,&nbsp;c&rsquo;est parce qu&rsquo;il court comme un li&egrave;vre. Ce livre qu&rsquo;il a dict&eacute; de son lit d&rsquo;h&ocirc;pital parce qu&rsquo;il avait attrap&eacute; une sale maladie en nageant dans la mer du Nord, et qu&rsquo;il &eacute;tait incapable de tenir un stylo, est pourtant un grand livre d&rsquo;&eacute;crivain.&nbsp;&laquo;Les li&egrave;vres, j&rsquo;y ai pens&eacute; chaque jour tout au long de la r&eacute;daction de ce livre, ceux du camp d&rsquo;extermination de Birkenau, qui se glissaient sous les barbel&eacute;s infranchissables pour l&rsquo;homme, ceux qui prolif&eacute;raient dans les grandes for&ecirc;ts de Serbie tandis que je conduisais dans la nuit, prenant garde &agrave; ne pas les tuer. Enfin, l&rsquo;animal mythique qui surgit dans le faisceau de mes phares apr&egrave;s le village patagon d&rsquo;El Calafate, me poignardant litt&eacute;ralement le c&oelig;ur de l&rsquo;&eacute;vidence que j&rsquo;&eacute;tais en Patagonie, qu&rsquo;&agrave; cet instant la Patagonie et moi &eacute;tions vrais ensemble. C&rsquo;est cela l&rsquo;incarnation. J&rsquo;avais pr&egrave;s de 70 ans, mais tout mon &ecirc;tre bondissait d&rsquo;une joie sauvage, comme &agrave; 20 ans.&raquo;\n<\/p>\n<p>\n\tCelui qui a eu le courage de consacrer des ann&eacute;es de sa vie &agrave; la Shoah&ndash;&nbsp;&laquo;la mort m&ecirc;me, la mort et non pas la survie&raquo;&nbsp;&ndash;&nbsp;aura la force, le 18&nbsp;janvier 2017, dans un froid glacial au cimeti&egrave;re Montparnasse, de se tenir droit, sur une petite tribune dans le vent, devant la tombe de son fils de 23 ans, F&eacute;lix, pour lire la lettre &eacute;crite par ce dernier au docteur Charles Honor&eacute;. Un journal de bord qui raconte les trois ann&eacute;es de bataille contre cette maladie que le jeune homme avait d&eacute;cid&eacute; de gagner.&nbsp;&laquo;D&egrave;s le d&eacute;but de toute cette affaire,&nbsp;&eacute;crit-il,&nbsp;j&rsquo;ai eu le sentiment formidable et vertigineux qu&rsquo;enfin, dans la maladie, ma libert&eacute; pouvait na&icirc;tre. Face &agrave; la nuit &eacute;ternelle j&rsquo;&eacute;dictais ma propre loi.&raquo;&nbsp;Un texte magnifique de cet &eacute;tudiant&nbsp;&ndash; alpiniste qui a r&eacute;ussi Normale Sup malgr&eacute; le cancer et &eacute;crit sur son lit d&rsquo;h&ocirc;pital, en 2016, ces lignes lues par son p&egrave;re au cimeti&egrave;re&nbsp;:&nbsp;&laquo;Voil&agrave; qu&rsquo;&agrave; 22&nbsp;ans, comme projet&eacute; tr&egrave;s loin en avant dans mon propre temps, je me retrouvais soudain avec la m&ecirc;me esp&eacute;rance de vie que mon p&egrave;re qui en avait 90. C&rsquo;&eacute;tait &agrave; couper le souffle&nbsp;: comme lorsqu&rsquo;on lance une pierre, apr&egrave;s la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; a&eacute;rienne du jet, et le bruit fracassant du choc final, il se fit le silence, juste &agrave; l&rsquo;or&eacute;e du vide.&raquo;\n<\/p>\n<p>\n\tDes photos de F&eacute;lix &agrave; tous les &acirc;ges tapissent l&rsquo;appartement de Claude Lanzmann, an&eacute;anti, mais refusant, comme toujours, d&rsquo;abandonner le combat. Et la vie.&nbsp;&laquo;On aura compris,&nbsp;dit-il,&nbsp;que j&rsquo;aime la vie &agrave; la folie et que, proche de la quitter, je l&rsquo;aime plus encore, au point de ne m&ecirc;me pas croire &agrave; ce que je viens d&rsquo;&eacute;noncer, proposition d&rsquo;ordre statistique, donc de pure rh&eacute;torique, &agrave; laquelle rien ne r&eacute;pond dans mes os et mon sang. Je ne sais ni quel sera mon &eacute;tat ni comment je me tiendrai quand sonnera l&rsquo;heure du dernier appel. Je sais par contre que cette vie si d&eacute;raisonnablement aim&eacute;e aura &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute;e par une crainte de m&ecirc;me hauteur, celle de me conduire l&acirc;chement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&rsquo;&eacute;tait l&rsquo;&eacute;t&eacute; dernier, &agrave; J&eacute;rusalem, au festival international de cin&eacute;ma. Claude Lanzmann, 92 ans, monument du cin&eacute;ma fran&ccedil;ais, &eacute;tait invit&eacute; &agrave; pr&eacute;senter son dernier film,&nbsp;Napalm&nbsp;:&nbsp;&laquo;Une histoire personnelle, singuli&egrave;re qui ne m&rsquo;a jamais quitt&eacute;&raquo;,&nbsp;expliquait-il au public venu voir le r&eacute;alisateur de&nbsp;Shoah.&nbsp;Parmi les cent vies du gargantuesque Lanzmann,&nbsp;Napalm&nbsp;est en effet &agrave; ranger dans les souvenirs amoureux. 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